jeudi 12, mars 2026
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Créé pour offrir aux étudiants tchadiens des conditions d’étude dignes, le Centre national des œuvres universitaires (CNOU) semble aujourd’hui avoir changé de vocation. L’institution, autrefois porteuse d’espoir, est devenue au fil des années un terrain de rivalités politiques et un instrument d’enrichissement illicite où les puissants se battent pour placer leurs protégés.
Au début des années 2010, l’ouverture de l’université de Toukra avait pourtant marqué un tournant. En 2012, des bus furent mis à la disposition des étudiants et le restaurant universitaire, géré par l’entreprise ENERTEX, offrait des repas réguliers. Pour des milliers d’étudiants qui sortaient de la précarité d’Ardepdjoumbal, ces mesures représentaient une véritable bouffée d’oxygène. Mais cet élan n’aura été qu’un feu de paille.
En 2016, la situation bascule. Sous couvert d’améliorer les conditions d’études, le gouvernement dirigé par Pahimi Padacké Albert adopte seize mesures d’austérité. La bourse universitaire de 30 000 francs CFA est supprimée, officiellement pour renforcer les œuvres universitaires. Dans la réalité, le restaurant ferme pour factures impayées, les infrastructures se dégradent et la salle informatique de l’université de Toukra cesse de fonctionner. Les étudiants, eux, plongent dans une misère noire.
Le paradoxe devient criant lorsque, durant la campagne présidentielle de mai 2024 au stade de Paris-Congo, Pahimi Padacké Albert affirme sans détour : « L’État dépense 33 000 francs CFA pour chaque étudiant sans que l’étudiant ne reçoive un franc. » Une déclaration qui frôle l’ironie politique. L’homme qui avait supprimé la bourse se pose désormais en dénonciateur d’un système qu’il a lui-même contribué à façonner.
Le professeur Avocksouma Djona, initiateur du projet des œuvres universitaires, ne cache plus son amertume. Dans une publication le 17 juin 2025, sur sa page Facebook, il écrit : « Quand, en 2004-2005, j’avais créé le CNOU, l’ONECS et l’Université virtuelle, je ne m’attendais pas à ce que ces joyaux soient détournés de leurs objectifs pour servir de vaches à lait à la dynastie. »
Aujourd’hui, une bataille féroce oppose le désormais ancien ministre de l’Enseignement supérieur au ministre directeur de cabinet civil de la présidence. Derrière les manœuvres de coulisses, chacun tente d’imposer ses hommes à la tête du CNOU. La compétence n’est plus le critère ; l’allégeance est devenue la seule monnaie d’accès.
Pendant ce temps, les étudiants tchadiens continuent d’étudier dans des conditions parmi les plus déplorables au monde. Ironie tragique : même des étudiants somaliens, dans un pays ravagé par des décennies de conflit, bénéficieraient parfois de meilleures conditions que ceux du Tchad, pourtant exportateur de pétrole depuis plus de vingt-trois ans.
Le CNOU devait être un pilier de la politique universitaire. Il est devenu le symbole d’un système où l’intérêt général est sacrifié sur l’autel des calculs politiques. Et pendant que les élites se disputent la vache à lait, la jeunesse tchadienne, elle, continue de boire l’eau amère de la désillusion.