mardi 28, juillet 2026
Frankfurt am Main : 17,9°C - Vent 2,9
Au Tchad, une question devient de plus en plus difficile à esquiver : qui contrôle encore ceux qui sont censés rendre la justice ? Le cas du doyen des juges d'instruction du Tribunal de grande instance de N'Djamena, Djouma Mahamadene Ali Oubey, soulève de graves interrogations sur l'indépendance, l'impartialité et la responsabilité des magistrats.
Depuis plusieurs mois, des accusations particulièrement lourdes sont portées contre lui : pressions, tentatives d'extorsion, menaces et comportements jugés incompatibles avec la fonction judiciaire. Des accusations qui, si elles étaient établies, devraient normalement entraîner l'ouverture d'une enquête sérieuse et impartiale. Pourtant, malgré les dénonciations, le magistrat continue d'exercer ses fonctions comme si de rien n'était.
Plus troublant encore, une requête adressée à la Cour d'appel de N'Djamena demande sa récusation. Le requérant affirme que le juge lui aurait personnellement demandé de l'argent pour l'écarter d'une procédure, avant de menacer de l'impliquer dans le dossier en cas de refus. Des accusations gravissimes qui ne peuvent être balayées d'un revers de main. Elles appellent, au minimum, une enquête indépendante permettant d'établir la vérité.
Une autorisation de sortie judiciaire, signée le 1er juillet 2026 par le juge Djouma Mahamadene Ali Oubey, accorde à un inculpé détenu à la maison d'arrêt de Klessoum une permission de sortie de deux semaines. Or, selon les informations disponibles, l'intéressé ne serait, à ce jour, toujours pas retourné à la maison d'arrêt. Cette situation, si elle est confirmée, appelle nécessairement des explications et une enquête sérieuse afin de déterminer les circonstances dans lesquelles cette autorisation a été exécutée et les raisons pour lesquelles l'intéressé n'aurait pas regagné son lieu de détention.
La situation devient encore plus préoccupante lorsque des justiciables affirment être victimes de pressions ou de demandes d'argent. Selon des informations rapportées, un commerçant aurait refusé de verser une somme de 100 millions de francs CFA qui lui aurait été réclamée. Il se retrouverait aujourd'hui derrière les barreaux, tandis que son dossier serait bloqué au cabinet d'instruction de Djouma Obéy Mahamaden. Ces accusations doivent être vérifiées, mais elles sont trop graves pour être ignorées.
La question est donc simple : un magistrat peut-il être accusé publiquement de tels faits sans qu'une enquête indépendante ne soit ouverte ? Si les accusations sont fausses, qu'une procédure transparente le démontre. Si elles sont fondées, que les responsabilités soient établies et que la loi s'applique avec toute sa rigueur.
Le plus inquiétant serait de laisser croire aux citoyens que certains magistrats bénéficient d'une immunité de fait. La robe ne doit jamais devenir un bouclier contre la justice.
Le président Mahamat Idriss Déby Itno a, à plusieurs reprises, dénoncé les faiblesses de la justice tchadienne et appelé à sa réforme. Mais une réforme crédible ne peut pas se limiter aux discours. Elle doit commencer par l'application de la loi à tous, y compris à ceux qui sont chargés de l'appliquer.
L'on se souvient également du soutien apporté par le chef de l'État à son ministre de la Sécurité, après les propos très critiques de ce dernier à l'égard de certains magistrats accusés de corruption. Dès lors, une question mérite d'être posée : pourquoi fermer les yeux lorsque des accusations similaires sont portées contre un magistrat ? La justice doit-elle être sélective selon l'identité, l'origine ou l'appartenance communautaire de celui qui est mis en cause ? Un magistrat zaghawa ne doit-il pas, lui aussi, répondre de ses actes devant la loi, comme n'importe quel autre citoyen ?
Alors, pourquoi les accusations visant Djouma Obéy ne donnent-elles pas lieu à une enquête publique et indépendante ? Pourquoi les plaintes et dénonciations restent-elles sans réponse claire ? Et surtout, qui protège le citoyen lorsqu'il estime être victime de celui qui est censé le protéger contre l'arbitraire ?
La justice tchadienne ne peut pas demander la confiance du peuple tout en laissant planer de tels soupçons sur certains de ses acteurs. La République ne peut fonctionner avec deux poids, deux mesures : une loi sévère pour les faibles et une indulgence infinie pour les puissants.
Le Tchad n'a pas besoin de magistrats intouchables. Il a besoin d'une justice forte, indépendante et exemplaire. Une justice qui juge, mais qui accepte aussi d'être jugée lorsque des accusations graves sont portées contre ses propres serviteurs.