vendredi 11, septembre 2026
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Comment peut-on arbitrer la sincérité du suffrage démocratique d'un pays d'une main, tout en tenant les rênes politiques et financières du football national de l'autre ?
Depuis le 1er mars 2025, Tahir Oloy Hassan cumule en toute impunité la présidence de la Fédération Tchadienne de Football Association (FTFA) et la fonction stratégique de Rapporteur Général de l’Agence Nationale de Gestion des Élections (ANGE). Un mélange des genres explosif qui piétine les textes de la République et fait peser une ombre dévastatrice sur la crédibilité des futures échéances électorales.
Alors que l'intéressé tente de balayer les critiques en prétendant à l'absence de conflit d'intérêts, une analyse rigoureuse des textes fondamentaux et des révélations sur le maillage des 23 provinces du pays démontrent le contraire : ce cumul est une anomalie juridique majeure et une manœuvre d'influence caractérisée.
1. La neutralité républicaine sous tutelle ministérielle : la première faute lourde
L’ANGE n’est pas une commission ordinaire. Instituée par la Constitution et la Loi organique N°0002/CNT/2024 du 26 janvier 2024, l’agence est définie comme une « structure indépendante et permanente » (art. 1er et 2), agissant « en toute indépendance, impartialité, transparence et professionnalisme » (art. 3). Son article 4 est catégorique : l’ANGE n’entretient aucun lien hiérarchique avec les autres institutions de l’État. Ses membres doivent justifier d'une « neutralité » irréprochable (art. 9) et « ne peuvent, en aucun cas, solliciter ou recevoir d'instruction, ni d'ordre d'une autorité publique ou privée » (art. 14).
Or, la FTFA n’est pas une simple association de quartier. Elle exerce une mission de service public sous la tutelle directe du ministère en charge des Sports, la même tutelle dont le retrait de délégation en 2021 avait valu au football tchadien une suspension fracassante par la FIFA.
En présidant la FTFA, Tahir Oloy Hassan place sa personne sous la dépendance directe du pouvoir exécutif. Comment garantir l'absence d'instruction ou d'ordre d'une autorité publique dans ses fonctions électorales lorsqu'on dépend du même pouvoir ministériel pour gérer la fédération sportive ?
Le Règlement intérieur de l'ANGE (art. 12 et 13) exige d'être à « l'abri de toute pression » et à « équidistance des acteurs politiques ». À la tête d'une fédération constamment traversée par des enjeux financiers colossaux et des luttes d'influence partisanes, cette équidistance n'est plus qu'une illusion.
2. L'impossible ubiquité : un Rapporteur Général à demi-temps ?
Au-delà du verrou juridique, le problème de la capacité matérielle pose une question cruciale. Aux termes de l’article 27 du Règlement intérieur, le Rapporteur Général est le moteur exécutif de l’ANGE :
Préparation des réunions et des ordres du jour ;
Rédaction des projets de décisions et tenue du registre officiel ;
Centralisation des procès-verbaux et publication des documents de la Plénière ;
Rédaction des termes de référence des missions et du rapport général post-électoral.
Il s'agit d'une charge titanesque exigeant une présence H24, particulièrement en période pré-électorale.
Prétendre assumer ce sacerdoce républicain tout en dirigeant une fédération sportive engluée dans des compétitions internationales, des procédures disciplinaires, des accusations de tractations financières et des arbitrages devant le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) relève du miracle ou du dilettantisme. L'article 3 du Code de bonne conduite de l'ANGE pose le principe d'une disponibilité totale. En droit comme en pratique, ce principe commande l'exclusivité absolue de la charge.
3. Le pacte de Faust dans les 23 provinces : la manœuvre mise à nu
Le volet le plus troublant de ce dossier réside dans la mécanique d'ascension de M. Hassan à la tête de la FTFA.
Lors de l'installation des bureaux des 23 démembrements provinciaux de l'ANGE en février-mars 2024, Tahir Oloy Hassan, alors fort de sa position clé de Rapporteur Général, a activement supervisé les désignations. C'est à ce moment précis qu'un troc d'influences méthodique a été orchestré : des dirigeants de sous-fédérations provinciales de football ont été cooptés au sein des représentations régionales de l'organe électoral.
Le retour d'ascenseur ne s'est pas fait attendre. Ces mêmes acteurs régionaux, propulsés au sein des instances provinciales de l'ANGE, ont massivement soutenu la candidature de Tahir Oloy Hassan lors de l'élection à la présidence de la FTFA le 1er mars 2025.
Cette collusion entre l'instance électorale et le ballon rond violente directement l'article 3 du Code de bonne conduite de l’ANGE, qui interdit formellement de « solliciter ou recevoir des faveurs » pour servir des ambitions personnelles, tout comme elle bafoue l'obligation d'éviter tout conflit d'intérêts.
L'heure des comptes : L'ANGE et l'État au pied du mur
L'argument consistant à dire que la présidence d'une fédération sportive n'est pas expressément citée dans l'article 16 de la Loi organique ne tient pas face à l'analyse. L'énumération visant « toute activité politique ou lucrative » et « emploi public » a vocation à protéger l'institution contre toute forme d'assujettissement.
Face à cette situation explosive qui entache la crédibilité du processus électoral tchadien, trois voies d'urgence s’imposent :
La démission immédiate : M. Tahir Oloy Hassan doit faire le choix de la responsabilité en renonçant sans délai à l’un de ses deux mandats.
L'action disciplinaire de la Plénière de l’ANGE : En cas d'obstination, la Plénière doit faire appliquer l'article 79 de son Règlement intérieur pour constater le manquement grave aux devoirs d'impartialité et enclencher la procédure de destitution.
L'intervention de la Justice et de l'Autorité de nomination : Il revient aux juridictions compétentes ainsi qu'au Président de la République de tirer toutes les conséquences statutaires pour garantir la sincérité des institutions.
La démocratie tchadienne ne peut se payer le luxe d'avoir un arbitre électoral juge et partie dans les arènes politiques et sportives du pays. Le temps du mélange des genres est révolu.