jeudi 16, avril 2026

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Tchad : 36 ans du MPS, entre récit glorifié et réalité étouffée

À l’occasion du 36ᵉ anniversaire du Mouvement Patriotique du Salut (MPS), le président Mahamat Kaka a célébré l’héritage d’un mouvement présenté comme le libérateur du Tchad et le bâtisseur de la démocratie.

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Mais derrière cette rhétorique officielle, des voix dénoncent un décalage profond entre les promesses proclamées et la réalité politique et sociale que vivent aujourd’hui les Tchadiens.

 

La déclaration publiée par Mahamat Idriss Déby Itno pour célébrer les 36 ans du Mouvement Patriotique du Salut ressemble à ces discours officiels qui brillent comme une médaille bien astiquée… mais dont l’envers reste couvert de rouille. Derrière l’hommage aux « martyrs » et l’éloge de la « démocratie », l’histoire récente du Tchad offre un contraste brutal.

 

Le récit officiel veut faire croire que la prise de pouvoir du MPS en décembre 1990 aurait libéré le pays du joug de la dictature de Hissène Habré et ouvert l’ère démocratique. Sur le papier, l’histoire paraît élégante. Dans la réalité sociale et politique du pays, l’équation devient beaucoup plus dérangeante. Après plus de trois décennies de règne du MPS, une large partie de la population tchadienne vit dans une pauvreté persistante, tandis que les institutions censées garantir les libertés publiques fonctionnent sous pression permanente.

 

Les prisons tchadiennes sont aujourd’hui peuplées de syndicalistes, d’opposants politiques, de militants des droits humains et d’activistes dont le tort principal est souvent d’avoir demandé ce que tout citoyen réclame normalement : justice, transparence et dignité. Des cas emblématiques circulent dans l’opinion publique. Des citoyens arrêtés pour avoir revendiqué leurs droits, des figures politiques comme Succès Masra incarcérées dans des conditions controversées, ou encore des détenus comme Idriss Youssouf Boy dont la culpabilité reste contestée tandis que les véritables auteurs présumés de crimes circulent librement.

 

Dans cette longue trajectoire politique, un épisode continue de hanter la mémoire nationale : la répression sanglante des manifestations du 20 octobre 2022. Ce jour-là, des manifestations liées à la transition politique ont été violemment réprimées. Des milliers, voire davantage selon plusieurs organisations, ont perdu la vie.

 

La comparaison historique est cruelle : les tragédies du passé tchadien, notamment celles de 1979, relevaient d’affrontements intercommunautaires dans un contexte de guerre civile. Le 20 octobre 2022, lui, s’inscrit dans une revendication politique civile pour des réformes et des libertés promises.

 

Le paradoxe est saisissant.

 

Un pouvoir qui affirme avoir instauré la démocratie se retrouve accusé de réprimer ceux qui en réclament l’application. Une formation politique qui se présente comme le « socle de l’unité nationale » gouverne un pays où la peur d’exprimer une opinion dissidente reste bien réelle.

 

Dans ce contexte, la déclaration présidentielle prend l’allure d’un exercice de communication plus que d’un bilan historique honnête. Parler aujourd’hui de liberté et de démocratie au Tchad sans évoquer les prisonniers politiques, la répression des manifestations et la restriction des libertés publiques revient à effacer une partie essentielle de la réalité.

 

La politique possède une étrange alchimie : elle peut transformer les promesses d’hier en slogans commémoratifs. Mais les sociétés, elles, gardent la mémoire. Et au Tchad, beaucoup se souviennent encore de la promesse du 4 décembre 1990 — celle d’un pays libéré de la peur et ouvert à la démocratie. Pour nombre de citoyens, cette promesse reste suspendue quelque part entre le discours officiel et la vie quotidienne.