jeudi 16, avril 2026

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Tchad : l’AVCRP dans l’étau d’une traque politique inquiétante

À N’Djaména, une affaire qui aurait dû relever de la justice ordinaire s’est transformée en une opération de pression aux relents politiques. Depuis le vendredi 10 avril 2026, trois responsables de l’Association des Victimes des Crimes et Répressions Politiques (AVCRP), le président Maibé Komadje Gabin, le trésorier Tahir Hassan Atom et le chargé de communication Mahamat Tahir Adirdir, sont retenus dans les locaux des renseignements généraux dans des conditions pour le moins obscures.

Officiellement, il s’agirait d’une enquête sur la gestion des fonds destinés aux victimes du régime de Hissène Habré. Mais sur le terrain, le scénario ressemble davantage à un règlement de comptes interne instrumentalisé par des réseaux d’influence. À l’origine de la crise : un conflit ouvert entre la direction de l’AVCRP et deux anciens responsables, le vice-président Ali Takebo et le secrétaire général Fadoul, accusés d’avoir fabriqué un double du cachet présidentiel pour valider des dossiers de bénéficiaires fictifs, souvent issus de leurs propres familles.

Face à ces soupçons, la direction de l’association avait prononcé leur suspension, décision confirmée par la justice de N’Djaména. Mais loin de calmer les tensions, cette décision aurait déclenché une contre-offensive brutale. Selon plusieurs sources, les deux hommes auraient sollicité l’appui de relations influentes au sein des renseignements généraux, transformant une querelle administrative en machine judiciaire dirigée contre leurs adversaires.

Le résultat est pour le moins troublant : les personnes accusées de falsification ne sont ni inquiétées ni auditionnées, tandis que ceux qui dénoncent les irrégularités se retrouvent derrière les portes closes des services de sécurité. Une inversion spectaculaire des responsabilités qui interroge sur l’indépendance réelle de l’enquête.

Plus troublant encore, le président de l’AVCRP, Maibé Komadje Gabin, gravement malade selon ses proches, aurait été soumis à des pressions pour démissionner en échange d’une prise en charge médicale à l’étranger. Refus catégorique de l’intéressé, et, aussitôt, l’étau se resserre.

Dans cette affaire, une commission interne des renseignements généraux aurait été mise sur pied pour « faire la lumière » sur la gestion des fonds. Mais cette structure, composée de profils éloignés des questions financières, agit comme une juridiction parallèle. Ni représentants du ministère des Finances, ni banques impliquées dans les paiements n’y figurent. Autrement dit : une enquête financière sans spécialistes de la finance.

Le lundi 13 avril, six nouveaux plaignants ont soudainement émergé pour accuser le président de l’AVCRP. Des plaignants qui, selon plusieurs témoignages, seraient proches des protagonistes à l’origine du conflit. Une coïncidence qui ressemble furieusement à un montage.

Derrière cette bataille se profile un enjeu financier majeur : l’indemnisation prochaine des victimes du régime de Hissène Habré, dont une partie des fonds devrait être débloquée avec l’appui de l’Union africaine. Contrôler l’AVCRP aujourd’hui, c’est potentiellement contrôler la gestion de ces indemnisations demain.

La question devient alors politique. Le chef de l’État, Mahamat Idriss Déby Itno, aurait demandé que toute la lumière soit faite sur ces fonds. Mais une instruction présidentielle peut-elle justifier l’arrestation de responsables associatifs sans procédure judiciaire claire, ni compétence légale d’une commission sécuritaire pour détenir des personnes ?

Car au fond, le problème dépasse l’AVCRP. Si des services de renseignement peuvent transformer une enquête administrative en détention arbitraire, alors c’est tout l’État de droit qui vacille.

Pendant que les véritables accusations de faux et usage de faux semblent dormir dans les tiroirs, trois responsables croupissent dans les locaux d’un service qui n’est ni tribunal ni parquet. Ironie tragique : une association créée pour défendre les victimes des répressions politiques se retrouve aujourd’hui confrontée aux méthodes qu’elle dénonçait hier.

Et au bout de ce sombre feuilleton, une interrogation demeure : au Tchad, les victimes ont-elles encore le droit de réclamer justice… sans devenir elles-mêmes des cibles ?