mardi 28, juillet 2026
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À vouloir concentrer les principaux leviers économiques, financiers et stratégiques entre les mains d'un seul homme, le pouvoir tchadien prend le risque d'étouffer l'administration qu'il prétend moderniser. Derrière l'image d'un « super-ministre » omniprésent, une question fondamentale se pose : un État peut-il être gouverné efficacement lorsque l'essentiel des décisions dépend d'une seule personne ?
Le fonctionnement d'un État moderne repose sur un principe simple : la répartition des responsabilités. Lorsqu'un seul responsable concentre un nombre excessif de fonctions, ce n'est plus une démonstration de compétence, mais le symptôme d'une grave faiblesse institutionnelle.
Au Tchad, le ministre d'État Tahir Nguilin incarne aujourd'hui cette concentration du pouvoir administratif à un niveau rarement observé. Ministre d'État, ministre des Finances, de l'Économie, du Plan et de la Coopération internationale, gouverneur auprès de plusieurs institutions financières africaines, président d'une multitude de comités stratégiques, il cumulerait, selon les chiffres avancés par le journaliste Mahamat Ramadan, pas moins de 23 fonctions officielles.
Une telle concentration soulève une interrogation de fond : comment un seul homme peut-il suivre efficacement des centaines de dossiers touchant simultanément les finances publiques, les investissements, les inondations, la vie chère, le recensement de la population, le climat des affaires, le dialogue national et les relations avec les partenaires internationaux ?
Aucune organisation sérieuse, publique ou privée, ne fonctionnerait durablement sur un tel modèle. Dans les entreprises les plus performantes, les responsabilités sont réparties afin de garantir la rapidité des décisions, le contrôle interne et la redevabilité. Au Tchad, c'est exactement l'inverse qui semble s'imposer.
Selon Mahamat Ramadan, les partenaires techniques et financiers seraient parfois contraints d'attendre plusieurs semaines avant d'obtenir une audience avec le ministre, tandis que des dossiers nationaux urgents s'accumuleraient sur son bureau pendant des mois. Si ces affirmations reflètent la réalité administrative, elles illustrent les limites d'un système où presque tout dépend d'un seul décideur.
Le problème dépasse la personne de Tahir Nguilin. Il interroge l'organisation même de l'État. Que deviennent les secrétaires d'État, les ministres délégués, les directeurs généraux et les autres membres du gouvernement lorsque toutes les décisions stratégiques remontent vers une seule autorité ? Une administration où la délégation disparaît finit inévitablement par ralentir l'action publique.
Cette hypercentralisation nourrit également un dangereux message politique : celui selon lequel il n'existerait, dans un pays de plusieurs millions d'habitants, aucun autre cadre capable d'assumer une partie de ces responsabilités. Une telle logique fragilise les institutions, décourage les compétences et personnalise excessivement la gestion des affaires publiques.
L'économie tchadienne, confrontée à la flambée des prix, aux difficultés budgétaires, au chômage et aux défis du développement, a davantage besoin d'institutions solides que d'hommes providentiels. Les investisseurs recherchent des administrations réactives, des procédures fluides et des interlocuteurs disponibles, non des circuits administratifs paralysés par l'engorgement décisionnel.
Le véritable danger n'est donc pas le cumul des titres en lui-même, mais le blocage qu'il peut engendrer. Lorsqu'un seul bureau devient le passage obligé de dizaines de décisions stratégiques, c'est toute la machine administrative qui ralentit.
Le Tchad gagnerait à renforcer la délégation des responsabilités, à responsabiliser davantage les autres membres du gouvernement et à restaurer une gouvernance fondée sur la complémentarité plutôt que sur la concentration. Car un État ne se construit pas autour d'un seul homme, aussi compétent soit-il, mais autour d'institutions capables de fonctionner efficacement, quelles que soient les personnes qui les dirigent.