jeudi 16, avril 2026

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Tchad : quand la Cour des comptes croise le chaos, et que l’État se dissout dans les fidélités claniques

Le spectacle est saisissant, presque obscène. Au moment où la rigueur budgétaire devrait imposer silence et discipline, la Cour des comptes débarque au ministère de l’Agriculture pour une reddition des comptes… pendant qu’un autre organe de contrôle, l’AILC, séjourne dans les mêmes locaux pour un projet distinct. Deux contrôles, un même ministère, zéro lisibilité : l’État tchadien navigue à vue, dans une confusion qui frôle l’improvisation permanente.

Au cœur de cette cacophonie, Tahir Hamid Nguilin concentre les critiques. Dans l’opinion, une idée s’impose : la loi ne s’impose plus à lui, elle procède de lui. Une dérive grave. Car lorsque le gardien des cordons de la bourse publique se mue en incarnation supposée de la norme, c’est tout l’édifice institutionnel qui vacille.

Pendant ce temps, les ministères étouffent. Les engagements budgétaires sont au point mort, les lignes de crédit figées, et les responsables, réduits au silence, ruminent leur impuissance. Où est passé le budget général de l’État ? La question, lancinante, circule dans les couloirs comme un aveu d’échec collectif.

Plus inquiétant encore, le pouvoir semble se reconfigurer hors des cadres républicains. Autour de Mahamat Idriss Déby, les signaux envoyés à la nation interrogent. L’élévation d’un proche, à la fois guide spirituel et acteur politique, au rang de général de division, brouille davantage la frontière entre autorité militaire, influence mystique et gouvernance publique. Quel message est adressé aux forces armées ? À la République ? À la raison ?

Dans ce climat délétère, les réseaux sociaux deviennent le théâtre d’alignements dangereux. Abdallah Chidi Djorkodei, censé incarner la neutralité institutionnelle, s’affiche publiquement en soutien à des logiques familiales et claniques. Une faute politique lourde, à l’heure où l’igihugu a plus que jamais besoin d’arbitres, non de partisans.

Une poudrière communautaire ravivée

L’histoire tchadienne a déjà payé le prix du sang pour des rivalités internes. Les démons des années 80, marquées par l’affrontement entre Hissène Habré et Goukouni Oueddei, ne sont pas de simples souvenirs : ils sont des avertissements.

Aujourd’hui, une nouvelle fracture se dessine, sourde mais réelle. Une opposition larvée entre communautés, nourrie par des discours irresponsables et des prises de position hasardeuses, menace de se transformer en crise ouverte. Le pays glisse dangereusement vers une logique de “tour de rôle” ethnique du pouvoir, poison lent mais sûr pour toute nation.

Les déclarations incendiaires, notamment celles attribuées au général Moussa Ahmat Onigué, participent à cette montée des tensions. S’attaquer frontalement à une communauté, c’est jouer avec les braises d’un incendie que personne ne pourra maîtriser.

L’heure n’est plus aux murmures ni aux compromissions.


Le Tchad ne peut survivre à la confiscation de ses institutions par des intérêts privés, familiaux ou mystiques. Ceux qui, par légèreté ou calcul, alimentent ces dérives portent une responsabilité historique.

Il appartient désormais au sommet de l’État de trancher : restaurer l’autorité des lois, ou laisser prospérer un système où le pouvoir se distribue entre fidélités, au risque d’emporter la nation toute entière dans sa chute.