jeudi 16, avril 2026
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À N’Djamena, la mécanique bien huilée de l’intimidation semble s’être remise en marche. Cette fois, la cible porte un nom : Zara Tchari, directrice de publication du journal en ligne Tribune Échos. La journaliste a été convoquée à la Police judiciaire à la suite d’une plainte déposée par l’Hôpital de la Renaissance.
Selon plusieurs sources concordantes, le dossier pourrait être transmis demain dans les prochains jours au procureur de la République près le Tribunal de grande instance de N’Djamena.
Une procédure judiciaire de plus contre une journaliste. Une convocation de plus dans ce climat où l’encre dérange parfois davantage que les malversations et mauvaise gestion qu’elle révèle.
Officiellement, il s’agirait d’un contentieux lié à une publication. Officieusement, beaucoup y voient un nouvel épisode d’une vieille habitude nationale : transformer la justice en instrument de discipline médiatique. Car au Tchad, certains responsables publics semblent considérer la critique journalistique comme une anomalie administrative qu’il faudrait corriger à coups de convocations policières et non par le droit de réponse.
Le contexte rend l’affaire encore plus troublante. Il y a à peine quelques jours, lors d’une rencontre avec des professionnels des médias, le président Mahamat Idriss Déby Itno s’est livré à une comparaison pour le moins étonnante. Évoquant les tensions entre pouvoir et presse, il a cité l’exemple de Donald Trump, allant jusqu’à rappeler que même aux États-Unis, des journalistes peuvent être arrêtés.
Comparer une démocratie ancienne, où les journalistes affrontent parfois des pressions politiques mais disposent d’institutions solides pour se défendre(l'indépendance réelle de la justice et une indépendance économique des médias), à un pays où les médias indépendants naviguent déjà dans un océan de fragilités relève d’une gymnastique intellectuelle assez audacieuse. Dans certains cercles du pouvoir tchadien, on semble croire qu’un mauvais exemple international peut servir de manuel de gouvernance.
Dans le même registre, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Gassim Cherif Mahamat, a récemment donné des signaux pour le moins inquiétants, évoquant la nécessité de sévir contre les journalistes et les lanceurs d’alerte. Une posture qui laisse penser que l’on préfère parfois faire taire les messagers plutôt que répondre aux messages.
Pourtant, une évidence s’impose : dans toute société qui aspire à la transparence, la presse n’est pas une ennemie. Elle est un thermomètre. Et casser le thermomètre n’a jamais fait tomber la fièvre. Demandé les dents de la panthère à celui qui a consommé la tête disait Charles Blé Goudé.
L’affaire Zara Tchari dépasse donc largement la personne de la journaliste. Elle pose une question fondamentale : au Tchad, l’investigation et la critique doivent-elles continuer à être traitées comme des délits ?
Car lorsqu’un hôpital public choisit la voie pénale face à une publication journalistique, lorsque la police judiciaire devient un passage presque obligé pour les reporters, et lorsque les responsables politiques évoquent l’arrestation des journalistes comme une banalité, un signal clair est envoyé à toute la profession : écrire peut coûter cher.
Mais l’histoire du journalisme montre une constante têtue : les pressions peuvent ralentir la vérité, jamais l’enterrer définitivement.
La liberté de la presse ne se mesure pas aux discours officiels prononcés lors des cérémonies, mais à la manière dont un État traite ses journalistes lorsque leurs révélations dérangent. Et sur ce terrain, chaque convocation, chaque plainte, chaque intimidation constitue un test.
Dans le cas de Zara Tchari, ce test est désormais public.
Affaire à suivre
Éric Ngarlem Toldé, Journaliste engagé pour la justice et la vérité